Terminal 2E.
Entre
Je suis assis dans ce hall d’embarquement, à Roissy, en attente de mon vol pour Montréal. Cette fois, plus encore que les autres, je sens un poids dans ma poitrine. J’y retourne une dernière fois, pour solder les comptes ; mettre fin à mon bail, vendre mes affaires. Partir. Pour de bon. Et par la même, mettre fin à mon histoire avec elle. J’espère.
Une histoire commencée vingt ans auparavant, dans un petit appartement sur la côte d’azur ou j’ai grandi (oui, elle était mon amour adolescent. Et bien d’avantage). Une histoire qui nous a emportés à Paris, puis en Amérique : New York, l’argent, le statut, les avions, tout ce dont on pensait rêver. Puis Montréal, l’espoir feint d’un renouveau. La fin.
C’est donc avec le coeur gros que je me retrouve assis sur ma chaise dans ce terminal. Après une nuit compliquée, dans un hôtel minable en transit - suite à une énième dinguerie d’Air France - mes pensées se chevauchent, et mon regard se trouble.
C’est étrange, un aéroport. Un endroit construit pour accélérer, pour avaler des foules et les recracher ailleurs.
Tout ici est pensé pour l’efficacité, pour la vitesse: les panneaux lumineux clignotent, des tapis roulants conduisent les corps comme du bétail, les annonces résonnent dans les speakers, lançant des injonctions aux voyageurs, ou les appelant à la vigilance. Les cafés s’avalent debout, les bagages roulent, les gestes se répètent avec l’exactitude d’un mécanisme bien huilé, trahissant partout une sorte de fatigue, d’ennui.
Et pourtant, dans mes oreilles, la musique tord le temps. Quelques notes de Tiersen, une mélodie de DeVotchKa, et tout le décor bascule.
Emporté par mes sens, par ma tristesse aussi, le flux, qui devrait aller vite, se met à ralentir. Les visages, les bras levés pour tirer une valise, les doigts glissant sur un écran, tout devient saccadé, comme dans un film passé au ralenti.
Alors je regarde, et je comprends que personne ne se pose de question. Les sourires sont mécaniques, les conversations sans densité, les gestes parfaitement coordonnés à une logique d’attente et de passage. Chacun répète ce qu’il a toujours répété : consommer quelque chose en attendant l’embarquement, faire défiler un flot d’images pour tuer le temps, acheter une absence de silence.
Je suis encore là, au centre de la salle, sur ma chaise, les genoux serrés contre ma valise, mais étranger au spectacle. Je suis spectateur d’une pièce dont l’histoire s’est effondrée, alors que les acteurs, eux, poursuivent la représentation au ralenti, incapables d’admettre que le rideau est tombé depuis longtemps. Je vois leurs gestes comme des automatismes, des pantomimes.
Tout fonctionne, oui, mais le sens a disparu.
C’est une solitude particulière : être cerné de monde, mais sentir qu’on n’habite plus le même récit.
Putain ce qu’elle me manque.


