Antre.
Entre
J’ai d’abord cru traverser une douleur personnelle : une rupture, une perte, le besoin brutal de me redéfinir. Je pensais être face à une épreuve à surmonter seul.
Puis j’ai compris que ce n’était pas seulement ma vie qui vacillait.
J’ai longtemps cru que j’étais en faute. Que si je n’arrivais pas à entrer dans le jeu, c’était parce que je manquais de quelque chose. Je me suis acharné à essayer de “fitter”, de correspondre au monde : travailler, accumuler, suivre les règles sociales, sans jamais y parvenir..
J’ai compris que, depuis l’enfance, j’avais toujours ressenti ce décalage avec le monde. J’essayais d’y entrer, mais je n’y trouvais pas de sens. L’argent, le pouvoir, les règles sociales : tout cela m’a toujours semblé artificiel, absurde. J’avais cru que c’était moi le problème, que je n’arrivais pas à suivre. Alors je me suis forcé, toute ma vie. Forcé de faire semblant, sans jamais y croire vraiment. Et forcé pour pouvoir la garder au près de moi, bien sûr.
Mais ce n’était pas moi : c’était le décor qui sonnait faux.
La rupture a tout précipité. Quand elle est partie, ce n’était pas seulement une femme que je perdais. C’était le modèle auquel je m’accrochais, l’idée qu’en suivant les règles du monde, j’aurais un jour droit au bonheur.
Je me suis créé un endroit, maladroitement. Un petit appartement à Montréal, qui allait, de sanglot en solitude, m’abriter, me protéger, me punir. M’éduquer aussi. Et me confronter à tout ce que j’ignorais poliment depuis des décennies.
Dans cet antre, mon antre, j’ai dû regarder ma vie autrement, et j’ai vu que continuer à faire semblant n’avait aucun sens. Ce n’était pas une question d’argent, ni de confort, ni de statut. Ça ne l’avait jamais été. C’était une question de vie ou de mort intérieure.
Alors j’ai compris que je n’étais pas un échec à l’intérieur d’un système. J’étais quelqu’un qui résistait, malgré lui, à entrer dans ce système parce qu’il est absurde.
Et ce basculement intime, violent et douloureux, coïncidait avec quelque chose de plus vaste : une fatigue diffuse qui semblait recouvrir le monde. Comme un burn-out collectif, qui traverse notre époque. Comme si ma propre chute n’était qu’un écho miniature de l’effondrement qui se joue autour de nous.
Et quand je regarde autour de moi, je vois que ce n’est pas seulement l’espérance dans l’avenir ou dans les institutions qui s’effondre.
C’est l’envie, l’élan, la passion. Et la joie.
Une perte d’intérêt pour presque tout.
Je le vois dans les visages : ce n’est pas seulement le manque de temps ou de repos.
Tout s’en va : les projets se vident, les relations s’étiolent, le désir s’éteint.
Ce n’est pas de la noirceur, pas même un vrai désespoir. Plutôt un arrière-goût amer, une usure qui imprègne tout.
Alors on se replie sur le minimum : payer les factures, tenir debout. Comme si ça pouvait suffire. Alors on baisse les yeux. Mais ça ne change rien : le sentiment est déjà là, diffus, partagé. Nous savons tous que quelque chose est en train de finir.
Et moi, dans cette nuit intime, j’ai vu que mon effondrement n’était pas isolé. Qu’il existait une résonance : entre la détresse individuelle et la détresse collective, entre le vide en moi et le vide autour.
Je le ressens comme ça : que nous vivons la fin d’un cycle, d’une civilisation.
Et ce n’est pas une intuition pessimiste.
C’est ce que chacun ressent, confusément, même sans le dire.
Vous savez de quoi je parle.



Pendant un moment j’ai cru que vous parliez de moi… en fait vous parlez de moi
J’ai envie de vous dire , cette inadéquation porte sa justesse . Il s’agit d’en faire quelque chose